mardi 26 octobre 2010

Face à l'œuvre de la mort


"La seule certitude reste la prédominance de l'expérience sur la poésie, de la matière sur la pensée. Je m'engage dans une traque aléatoire, confronté aux chorégraphies sensuelles et psychotiques dont je suis, tour à tour, prédateur avide et spectateur fasciné. Je me préoccupe de ce qui me dépasse, pas de ce qui m'entoure. La lucidité ne s'atteint que dans les limites de soi. J'extrais de l'obscurité des formes intelligibles, cède à mes instincts, à l'urgence d'exister. Je brise l'étau de l'enfermement, me libère de l'épuisement engendré par la soumission. Dans ces territoires obscurs où se décomposent la chair, le verbe et la pensée, les cris aphones, impuissants à énoncer l'indicible, sont l'expression crue du sentiment insupportable de trop ou de ne pas être. Dans un chaos sclérosé, huis clos crasseux où l'ivresse se heurte à l'obscurité, les membres raidis pas le désir fouillent le néant, et la mort s'invite au banquet funéraire de la chair. Une meute de figurants invisibles se débat, constellation d'intimités dévoyées et violentées. Parias ou esclaves, ils ne sont armés que de leur fragilité et de leurs blessures. Par l'excès, outil de connaissance et de transgression, ils ont un accès privilégié à la conscience d'être. Ils satisfont les turpitudes de hordes de clients affamés, rentabilisent leurs corps mutants et s'injectent, entre deux doses irraisonnées de silicone, les drogues exquises qui provoquent lucidité et distance. Sur leurs visages, les orbites sont creusées par les faims inassouvies et les sommeils refoulés. Dans leurs pupilles transparentes se reflète la mort. L'âme et le corps meurtris, ils se dissolvent dans les chambres claustrophobes. Ils outrepassent les frontières acceptées du sexe et monnayent un passage rituel sur vers leurs cœurs autistes. Je baise avec ces êtres mortifiés, stoïque, happé par le vide, en prise à la terreur. Je me nourris de leur chair, m'abreuve des fluides de leurs corps, antidote au silence noir qui pèse sur le monde civilisé. Dans cette guerre larvée, seules les putes fécondent la matrice sociale de leur force barbare. Elles s'adonnent au blasphème idéologique et l'assouvissement animal dans une nuit épaisse, imperméable à l'ordre et à l'anesthésie des sens. Face au pouvoir politique et religieux, j'en viens à considérer la réalisation d'images pornographiques comme alternative ultime à l'obscénité de rapports sociaux basés sur la frustration et le désir inassouvi. L'instinct et bestialité sont les derniers espaces de liberté, l'ultime rempart contre la virtualité rampante du réel. Et le geste pornographique est la seule posture morale susceptible de mettre au jour un rapport entre les êtres débarrassé du romanesque et du social. Seul le mensonge est obscène. En ces temps où l'économie impose le regard comme l'outil illusoire d'appropriation du monde, la conscience est condamnée à l'action. Seul le mélange des corps reste hors d'atteinte de l'Histoire, enraye l'effacement, reconstruit le désordre. Je relève les traces anthropométriques (la chair) et topographiques (le vide) de ces collisions. Ne pas considérer la chose mais l'avaler entière. Donner la mesure de l'aberration. La matière est là, dans les ornières du réel : érotismes, orgasmes, sacrifices. Par l'accoutumance tenace à la douleur et à la jouissance, je décortique la mécanique de corps devenus pantins, en traque les convulsions. J'avance dans l'obscurité avec la perspective confuse d'un nouvel usage de l'art par l'excès. J'endosse les habits du saint, les habits du fou. Ni complice ni spectateur, je partage l'épaisseur de la nuit de la victime. Face à l'œuvre de la mort, je ne me réfugie ni dans le mensonge, ni dans l'oubli. Face au conformisme de la lâcheté, j'ai la rage du désespoir. Aucune tendresse particulière pour la photographie mais le besoin de faire cracher à l'appareil ce qui n'a pas été dit."

2 commentaires:

  1. Ouais, l'art et l'expérience des limites. Pour un peu on se croirait en 1921. Moderne, modernissime... L'esthétique Sado-Bataillesque du crado et du morbide n'est que le négatif, l'envers de l'esthétique béni-oui-oui des Jésuites et de Barbara Cartland. En vérité c'est la même chose. La fascination pour le mal suppose le mal. Or le mal n'existe pas. Les putes ne sont pas révolutionnaires, ni les dealers. Ils vendent comme les autres et en définitive, la même chose que les autres. La pornographie est la seule chose qui manquait au nazisme pour être absolument totalitaire...
    "Malheur dieu qu'il ne faut pas croire"...
    Ce qu'il faudrait, c'est ne plus avoir peur. Ca se serait nouveau. Vraiment nouveau. Non chrétien, non coupable, non réparation, non crime et non délectation dans le mal. Une démarche artistique qui dise oui.
    Pardon d'avoir été si long.
    Quant à la photo...

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